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1er août 2010 à Arconciel

"Monsieur le Syndic,
Mesdames et Messieurs les autorités communales,
Chères Concitoyennes, Chers concitoyens,
Chers amis d’Arconciel,

Une nouvelle bougie, la 719e, sur le gâteau d’anniversaire helvétique est une bonne raison de festivité et de réjouissance. Comme chaque année, ce jour du 1er août mérite qu’on s’arrête un instant pour fêter dans la joie notre beau pays.

Tout s’y prête ici à Arconciel, ce charmant coin de terre où il fait bon vivre, où les beaux moments se passent toujours en musique et en chanson dans une ambiance chaleureuse et colorée.
J’adresse un merci particulier à la société de musique ainsi qu’à son président et à tous les membres du comité qui ont préparé cette fête du 1er août 2010 et pensé à me recevoir comme oratrice.

C’est un honneur pour moi de revenir dans ce cher village qui m’avait si bien accueillie, en 1970, et dans lequel j’ai traversé 30 années remplies de soleil. C’est aussi un plaisir considérable de vous retrouver tous, toutes générations confondues.

A l’heure où j’ai commencé mon activité d’enseignante dans la grande école d’Arconciel, le village comptait en tout et pour tout 326 habitants. Les élèves étaient répartis dans deux classes: les grands chez M. le Régent (M. Pierre Telley à cette époque-là) et les petits chez la maîtresse.
C’était …bien avant l’existence de la cour d’école et du regroupement scolaire, bien avant les maths modernes et l’école enfantine et même, dans le village, bien avant… la cabine téléphonique!

Voyez-vous comme le temps passe et comme l’on s’habitue au changement! Voyez-vous aussi comme la vie s’inscrit insidieusement, chaque jour, dans les pages d’histoire.

Les enfants d’aujourd’hui vont bientôt nous demander à quoi pouvait bien servir une cabine téléphonique ou qu’est-ce que ça veut dire ’lancer un coup de fil’? Eux les spécialistes des SMS ou des MMS. Eux qui surfent sur Internet d’une façon déconcertante.

Eux qui sont aussi les citoyens de demain et les gardiens de nos valeurs helvétiques. Avec de nouveaux moyens technologiques, ils rempliront les futurs chapitres de l’histoire suisse en effleurant à peine un écran tactile.

Ce soir, ensemble, nous fêtons notre pays, une confédération chère à nos cœurs, une nation qui a traversé les âges avec dignité. Nous pouvons agiter fièrement notre drapeau, toujours original par sa forme carrée et sa croix blanche sur fond rouge. Nous pouvons chanter avec conviction l’hymne national, notre air patriotique qui fait vibrer nos cœurs quand nous l’entendons lors d’une manifestation ou d’une victoire sportive. A propos des paroles, nous devrions expliquer une fois aux enfants ce que signifie: …les accents émus d’un cœur pieux! Si vous avez une idée pour trouver des mots plus actuels, merci déjà pour vos propositions.

Pour rester dans notre actualité du jour, je vous suggère de survoler notre territoire et de l’observer attentivement. De faire un survol dans le temps et l’espace pour mieux prendre conscience de ce qui fait le charme de notre patrie.

Nous pourrions commencer notre voyage à Genève pour le terminer à Romanshorn ou partir de Bâle pour arriver à Chiasso. L’important est de bien ouvrir les yeux et d’apprécier au passage tout ce qui fait la beauté de notre pays, tout ce qui émerveille un regard étranger, …à commencer par nos alpes de neige et nos monts indépendants avec leurs fiers et réputés sommets.

N’oublions pas nos chalets suisses et les alpages où l’herbe est si parfumée, nos paysages vallonnés et bucoliques dans lesquels sont tapies nos belles campagnes paisibles ou que ponctuent énergiquement nos villes fleuries et florissantes.
Suivons le cours rafraîchissant de nos rivières ou de nos fleuves où l’eau coule à flots et nous berce de ses clapotis.
Respirons aussi le bon air de nos forêts et apprécions nos cultures, nos grasses prairies, notre nature verdoyante …en écoutant le son harmonieux des cloches des vaches ou le chant mélodieux des oiseaux…

Quand nous sortons de nos frontières et mettons le pied en Asie, en Afrique ou en Amérique du Sud par exemple. Quand nous avons été confrontés à d’autres manières de vivre, à d’autres coutumes, à d’autres langues, à d’autres climats, à une certaine pauvreté aussi, à d’autres conceptions de l’heure ou de moyens de transport moins conventionnels que ’chez nous’, qui n’est pas impatient de rentrer à la maison?
Et heureux de retrouver son petit pays luxuriant, soigné, organisé, ’propre en ordre’? Un petit pays où l’on se sent en sécurité, libres, respectés.
Qui n’est pas heureux et même reconnaissant de retrouver son toit et son confort? De pouvoir se désaltérer en buvant naturellement de l’eau du robinet?
Notre eau, cette denrée si rare dans le monde, prend alors une saveur de luxe!

A chaque retour de Bolivie (où nous soutenons une école pour des enfants marginalisés), j’aurais envie de dire à tous nos jeunes de saisir la chance qu’ils ont de pouvoir s’instruire, se former, se cultiver, se construire dans un cadre idéal pour préparer leur avenir. Et d’apprécier leur milieu scolaire et les conditions sans cesse revues et améliorées pour un apprentissage réussi.

On peut comprendre que notre Suisse fasse des envieux, qu’elle apparaisse comme un paradis terrestre. Mais ne laissons pas croire que chez nous, tout se fait comme par hasard, que des lingots d’or poussent sur les arbres et qu’il n’y a qu’à récolter, qu’à se servir…

Restons lucides: notre belle démocratie ne s’est tout de même pas faite toute seule, ni en un jour, ni facilement!

C’est comme un beau jardin… Un beau jardin n’est jamais beau par hasard!

Cherchons donc du côté des jardiniers, cherchons les mains des hommes et des femmes qui ont œuvrer, qui ne se sont pas laissé décourager par les orages ou la grêle, par la sécheresse ou les mauvaises herbes.

Au contraire, nos ancêtres, depuis 1291, n’ont cessé de faire preuve de savoir-faire, de patience, de volonté et de sagesse. Ils se sont rassemblés, se sont armés de force et de détermination pour maintenir, malgré tout, malgré les crises, les famines ou les épidémies, malgré les hostilités et les guerres, une croissance qui a traversé les âges.
Ils ont su communiquer… même sans Natel, sans E-mails, même sans cabine téléphonique!

Pour mieux comprendre l’évolution de notre Etat indépendant au cours des siècles, allons à la rencontre des premiers ’forestiers’ d’Uri, de Schwytz et d’Unterwald, eux qui après avoir défriché le sol pour créer des pâturages, ont eu la fabuleuse idée de s’entendre, de s’unir et de s’engager à préserver ce qui deviendra le berceau d’une confédération.
L’une des plus vieilles démocraties au monde …et qui fonctionne toujours!
Et, restons unis et confiants, ce n’est pas un despote malintentionné de notre temps qui parviendrait à démanteler notre fédéralisme! A renvoyer les Suisses allemands en Allemagne, les Romands en France et les Tessinois en Italie.
Mission impossible! Nous sommes trop soudés les uns aux autres, trop complémentaires, trop complices dans notre entente…

Oui, bien sûr, les Romands auront toujours un peu de peine d’apprendre le schwytzertütsch… J’en sais quelque chose! Mais cela ne va en rien altérer nos bonnes relations helvétiques ni le charme de notre diversité et encore moins notre volonté de vivre en paix sur le même territoire.
La barrière des röstis n’existe plus quand il s’agit d’affirmer notre démocratie.

Et cela, nous le devons à ces trois hommes vaillants et motivés qui ont choisi de s’allier au Grütli pour préserver leurs valeurs communes: une soif de liberté, une volonté d’entreprendre, et qui ont concrétisé leur indépendance en écrivant et signant une charte en latin!

Déjà à cette époque, les bras noueux des montagnards s’harmonisent avec les doigts subtils des marchands…
La preuve que l’union fait la force et que la tolérance est le dénominateur commun pour trouver et maintenir une unité dans le pays.
La tolérance, le respect mais aussi l’esprit d’ouverture, qualité essentielle pour chercher des débouchés vers l’extérieur et éviter l’isolement. Cet objectif-là devient et restera la priorité helvétique.

Tout au long de l’histoire, nous retrouverons ces qualités physiques, intellec-tuelles et morales qui s’unissent pour le bien commun.
Notre matière grise est en quelque sorte, la matière première du pays.

Ainsi, au fil des ans, notre Etat de droit démocratique se construit solidement, s’efforçant à mettre sur pied d’égalité ses membres si différents économique-ment et socialement. La Suisse prend de l’ampleur, elle affirme son unité nationale, elle affine son identité.

Au XVI e siècle, l’ouverture du Gothard permet des échanges commerciaux de plus en plus importants avec l’extérieur. De Gênes à Anvers, les muletiers chargés de balles de tissu, de barriques de poissons ou de sacs de riz se croisent et rencontrent, sur cette nouvelle voie commerciale, des pèlerins ou des bergers avec qui ils font connaissance, à qui ils donnent rendez-vous.

Faisons comme eux quand ils se rencontrent, une petite pause sous un arbre, sous un chêne par exemple, afin de poursuivre notre voyage patriotique.
Il devait être adolescent, ce géant de la nature, ce témoin du passé, quand il vit s’établir autour de lui une Suisse politique qui, en 1848, venait d’adopter sa nouvelle Constitution fédérale.

Et jeune adulte quand, seize ans plus tard, il assiste, rassuré et satisfait, à la fondation de la Croix-Rouge.
Puis presque centenaire… notre chêne doit se réjouir! Pour la première fois. il entend parler d’un Etat social qui adopte l’AVS, ceci en 1947.
Et les progrès se poursuivent pour son plus grand plaisir avec, entre autres, l’ouverture d’une banque nationale, l’inauguration de l’aéroport de Zurich et l’introduction de l’Assurance Invalidité.

Dernièrement, vous l’imaginez bien, son feuillage de vieillard épanoui devait être complètement traversé par un vent de fraîcheur …le jour où les femmes suisses obtiennent le droit de vote… en 1971!
C’était… disons… ’avant-hier’, presque en même temps que… les premières cabines téléphoniques!
Mais tout de même 119 ans après l’introduction du franc suisse!

Aujourd’hui, notre arbre, dans son grand âge et sa sagesse, se pose des questions… Le monde le fatigue et, tout comme la Suisse… ce grand village au milieu de l’Europe, il se sent un peu déboussolé, perturbé par les événements.

Il n’a pas aimé l’histoire avec la Libye, l’histoire amère où l’on voit soudain notre cher pays neutre confronté à une dure réalité au niveau international.
Lui qui n’avait jamais eu de problèmes avec aucun Etat du monde! Lui, le petit pays qui facilitait les relations entre les belligérants de la planète…
Notre Suisse… en première ligne dans une crise qui a pris rapidement une sale odeur de pétrole!
Il faut reconnaître que rien n’est plus comme avant et que sans l’Union Européenne, nos deux otages ne seraient peut-être jamais sortis de leur prison libyenne.

Il a même fallu du temps à notre Conseil fédéral pour constater que nous sommes entrés dans une ère nouvelle et devons changer de vision, clarifier les choses, jouer la transparence, reconsidérer notre jardin national.

Il est donc bien fini le temps des hallebardes, de la charrue et du rouet, le temps de l’horloge parlante et de la machine à écrire… En ce début du 21e siècle, vue du ciel, la planète entière semble changer de couleur.
Et si l’on n’y prend pas garde, nos enfants grandiront bientôt dans un monde virtuel et feront leurs premiers pas… dans des centres commerciaux!

Ouvrons l’œil… Que les progrès modernes ne servent pas à une fuite individua-liste mais qu’ils restent l’utile instrument qui rapproche les personnes, qui relie tous les Suisses, d’ici et d’ailleurs. Ainsi, nos compatriotes établis à l’étranger peuvent rester très proches de leur terre d’origine, s’informer, maintenir les contacts, établir des liens, se sentir ‘de la famille’.

Ne laissons pas notre vieux chêne claquer des glands!
A voir son tronc puissant et structuré, à connaître la profondeur et la santé de ses racines, assurons à ses branches, souples et prometteuses, un épanouisse-ment total.
Trouvons-lui une nouvelle énergie, disons plutôt des énergies… propres!
Il en va de notre responsabilité… A nous de veiller à ce qu’il traverse les intempéries et les années en restant debout. Majestueux! Magnifique!

Il sait aussi que toute la Suisse est attachée au respect des droits fondamen-taux des personnes et que, aujourd’hui, elle a appris …en grimaçant, il est vrai… qu’elle doit dorénavant mieux s’adapter à la réalité internationale et sans cesse affiner son sens des négociations tout en maintenant son unité…
Notre rayonnement d’heureux confédérés doit le plus vite possible reprendre de la vigueur et de l’intensité aux yeux du monde.

Et… nous avons notre mot à dire, ne l’oublions pas! L’avantage d’une démocratie c’est d’avoir une pluralité de partis, et, des dirigeants, des élus qui émanent de notre société, qui nous représentent dans leurs décisions. Nous leur demandons d’être clairvoyants, rigoureux, honnêtes, et de continuer à mettre l’humain au centre de leurs discussions, avec la volonté de trouver des solutions et de rester unis pour le bien commun.

Quant à nous, dans notre vie de citoyens responsables et concernés, restons vigilants pour sauvergarder nos valeurs et préserver notre environnement. Et j’ajouterais le message de Thérèse Pittet, établie en Bolivie depuis 19 ans: il faut dire à tous les suisses, y-compris aux jeunes, de valoriser et d’exercer leur droit de vote, d’initiative ou de référendum! C’est un bien précieux que la majorité des citoyennes et citoyens du monde n’ont pas cette chance d’utiliser!

Il n’est donc jamais trop tard pour développer notre conscience collective et solidaire. Mettons-nous au travail! Que nos enfants soient un jour fiers de nous, tout comme nous sommes fiers de ceux qui nous ont précédés.

Retournons à notre jardin! Motivons-nous les uns les autres afin de le cultiver avec perspicacité, avec respect et sagesse pour que notre démocratie suisse ait non seulement des racines mais aussi des ailes.

Rosemarie Matzinger-Pasquier





De Rosemarie Matzinger-Pasquier:


Deux ouvrages pour témoigner de situations qui l’ont émue, révoltée, exaltée ou perturbée illustrant les fragilités et forces de chacun. Un cri du coeur où le sentiment d’impuissance et d’injustice se transforme peu à peu en volonté de se dépasser, de s’ouvrir à la compassion, à l’amour universel. Pour renaître à la vie.

Lire leur présentation…








"On peut comprendre que notre Suisse fasse des envieux, qu’elle apparaisse comme un paradis terrestre. Mais ne laissons pas croire que chez nous, tout se fait comme par hasard, que des lingots d’or poussent sur les arbres et qu’il n’y a qu’à récolter, qu’à se servir… "
Rosemarie Matzinger, 1er août 2010